Le street art a le pouvoir de nous sensibiliser à des problématiques aussi éclectiques qu’essentielles, à travers les mots qu’il réinvente et les figures qu’il imagine. À grande échelle et dans les lieux publics, de préférence. Un graff peut être vu par des millions de gens, il peut vivre presque aussi longtemps qu’une œuvre d’art. Certains de leurs auteurs, à ce titre, ont acquis la célébrité des plus grands artistes – il suffit de longer le quartier de Brick Lane pour admirer du Banksy ou du Eine, dont les noms évoquent à eux seuls, l’univers du graff.
Kashink, – dont l’identité réelle n’est jamais révélée – s’est engouffrée dans cet univers à l’adolescence. Très vite, elle a su que sa pratique artistique s’établirait en dehors des sentiers battus et dans le refus des normes. Son esprit rebelle et politique s’est exprimé sur les murs, au poska. « Ça fait partie du jeu, c’est primordial. Ça répond de cet esprit de défiance à l’égard du système, » assure-t-elle.
Et rien de plus naturel pour elle que de défier et bousculer le système. En se dessinant tous les jours deux lignes fines au dessus des lèvres, façon moustache de John Waters, elle redéfinit les normes féminines. Son nom de street artiste est quant a lui directement dérivé des onomatopées qui parsemaient les comics qu’elle lit avidement depuis son plus jeune âge – une élégante mixture des effets sonores que lui chantaient les bulles ; clash, shink. Une influence qui fait écho à l’aspect ludique de ses images. Chez ses personnages, l’émotion se transmet par les yeux, quand les couleurs de peau sont fantaisistes, libres de toute référence ethnique. Qu’elle dessine des gâteaux dans le monde entier en réponse aux manifestations françaises contre le mariage pour tous ou qu’elle recouvre les murs pour soutenir la campagne « Mon corps, mes droits » d’Amnesty International, le message de Kashink est identique et universel : la liberté pour tous. Elle partage avec nous son manifeste pour faire bouger les lignes.
Soyez fiers d’être bizarres
J’ai toujours eu le sentiment d’être marginale. Je me suis toujours sentie bizarre en me comparant aux autres – mais ça me rend plutôt heureuse. En tant que street artiste, j’ai pu me livrer et exprimer ce sens de l’étrangeté. Quand j’étais ado, j’avais un problème avec l’autorité. Ma créativité et mon besoin de sortir, de voir le monde et m’amuser m’a poussé au tag. C’était la meilleure combinaison de tout ça. Et puis l’odeur des bombes de peinture m’a toujours attirée. Ça sent le fun. J’ai toujours essayé de remettre le système en question et de me positionner contre la norme. Le street art, c’est quelque chose que je peux faire tous les jours de ma vie. Je me vois comme une activiste qui fait passer des messages sérieux de manière fun – j’en ai créé un terme : le funtivisme.
Exprimez-vous
Ça fait maintenant trois ans que, tous les jours, je me dessine une moustache. C’est d’abord une expression physique de ma personnalité, parce que j’ai toujours été quelqu’un d’excentrique. Mais ça questionne aussi beaucoup de choses : deux lignes symétriques sur le visage d’une femme, c’est accepté pour les sourcils ou l’eyeliner, mais dès que tu transposes ces mêmes lignes au-dessus des lèvres, elles deviennent l’opposée totale de ce qu’elles sont sensées souligner en premier lieu, la féminité. C’est intéressant de mettre ça en lumière et de montrer à quel point ces codes et ce système sont absurdes. On devrait tous être belles et beaux, mais d’une seule manière. Ado, j’ai découvert le travail de Leigh Bowery, et ça m’a scotché. Il a vraiment renversé les idées normées de la féminité et de la masculinité et a concentré toute son énergie dans son travail, ses costumes et sa manière de se présenter physiquement au monde.
Pensez au futur
On me demande souvent : « Pourquoi si peu de street artistes femmes ? » Aucune idée. Tout ce que je peux dire, c’est que, généralement et historiquement, il y a toujours eu moins d’artistes femmes et que c’est à nous de changer ça, maintenant. Je me demande souvent ce que je pourrais faire dans ma vie, à mon échelle, pour partager du positif, générer de la solidarité et de l’optimisme quant au futur qui nous attend. Nous les femmes, nous sommes moins encouragées, on nous pousse moins à devenir des personnes accomplies et expressives. On doit prendre et assumer nos propres décisions pour se libérer du jugement et de toutes ces règles systémiques qui jouent contre nous. On doit s’encourager les unes les autres pour que les choses avancent. On a énormément de potentiel. Je suis convaincue que les choses sont lentement mais sûrement entrain de changer. Il y a 70 ans les femmes ne pouvaient pas voter. Qui remettrait ça en question aujourd’hui ? On doit toutes être dans une optique de partage positif. C’est ça qui nourrira notre optimisme pour le futur.